Voici les premières lignes du Roman que je souhaiterais publier. Roman dans lequel je m'éclate avec ma démesure habituelle. Si vous êtes éditeur et si cela vous plaît, contactez moi !

 

R fin du monde couv

 

 

ADRESSES

 

Je demande pardon à tous les Français et autres Européens, et à tous ceux que j'ai carbonisés dans ce roman. Je demande pardon à la population d'Axat, pour avoir laissé une secte envahir son village.

Je remercie Gustave Toursier, mon épouse et mes enfants, sans lesquels ce roman n'aurait jamais été écrit.

AVERTISSEMENT

Toute ressemblance avec des lieux, des personnages existants ou ayant vraiment existé me ferait très plaisir : elle montrerait que j'ai su créer des lieux et des personnages crédibles. Car les personnages et les situations de ce récit étant fictifs, de telles ressemblances ne saurait être que fortuites.

 

 

 

 

 

 

1 Ouverture du Journal

 

God gave Noah the rainbow sign

No more water but fire next time

Pharao's army got drownded

oh Mary, don't you weep

 

 

8 février 2018

Quelques mots avant d'entamer ce journal.

 

Le choc est violent. Si je veux ne pas sombrer dans la folie, il faut que je sois très exigeant envers moi-même. Que je m'astreigne à une discipline dure et structurante. J'ai envie de cogner, de hurler des grossièretés. J'ai surtout envie de tout laisser tomber et de me laisser mourir. Eh bien non Je m'y refuse. En mémoire de mes enfants, de mon épouse, de mes parents, de mes amis, tous disparus au même moment, je vais essayer de vivre debout. Pour leur rendre le plus bel hommage qui soit : rester vivant en leur nom. Et je vais m'astreindre à écrire dans le meilleur français possible, chaque jour, entre vingt-et-une heures et vingt-deux heures, pour rendre compte de ce que je vis. Je refuse de me plaindre dans ce récit. La souffrance est terrible, inimaginable : en parler n'y changera rien. Je vis, je suis peut-être le seul homme vivant sur notre Terre. Je me dois d'être fort au nom de sept milliards de disparus. Et puis, à travers ce journal, je veux appliquer la méthode Coué, pour retrouver le goût de vivre, pour essayer de les faire vivre en moi.

J'ai toujours trouvé ridicule l'idée d'écrire un journal intime. À quoi bon dire à un morceau de papier ce qu'on n'ose pas dire à nos contemporains ? S'il y a un autre survivant, si un jour il tombe là-dessus, il en saura probablement plus sur la catastrophe d'avant-hier que ce que j'en sais aujourd'hui. 

Mais aujourd'hui, je suis seul. Totalement seul. Je n'ai vu aucun être vivant, à l'exception d'un capricorne, depuis deux jours. Et je veux laisser témoignage de ma «petite mésaventure». Pour partager mon expérience avec d'éventuels survivants. Je m'adresse à vous, qui que vous soyez, qui me lirez demain. Vous dont j'ignore si vous existez, vous allez m'aider. Seule l'idée que vous ayez survécu, que je vous rencontrerai un jour, m'aidera à avancer. Donc je vais m'adresser à vous.

Je m'appelle Jacques, j'ai trente-cinq ans. Il y a dix ans, je me suis marié avec Lætitia, jeune femme à la fois douce, énergique et originale, qui m'a donné quatre beaux enfants. Nous avons eu un vie plutôt facile : mon salaire d'ingénieur nous suffisait amplement, nos enfants nous donnaient de nombreuses joies et de petits soucis sans gravité... Ecrire ces quelques mots m'arrache un torrent de larmes. Stop.

(...)

Avec quelques verres bien tassés, je vais essayer de rendre un dernier hommage à Lætitia et à nos petits...

Lætitia, ma moitié. Elle a su me faire vite comprendre que un plus un égale trois, et plus encore. Un plus un, dans le contexte de l'Amour, égale elle et moi et notre couple plus notre famille et tous les amis qu'elle m'a offerts et encore tous ceux que je lui ai offerts. Quand elle se serre contre moi, je me sens parfois petit garçon dans les bras de sa mère, père enlaçant sa petite fille, jeune homme assoiffé d'une chaste tendresse ou mâle avide de désir sexuel. Elle est d'un dynamisme incroyable. A trente-trois ans, elle a déjà eu quatre enfants, trois métiers différents chez deux employeurs et deux diplômes universitaires. Elle est d'une tendresse inimaginable, capable de passer instantanément de la colère la plus noire à l'attention la plus délicate.

Hugo, notre aîné. Il devait atteindre ses neuf ans en ce début d'année. Un garçon calme et original, qui pratiquait un humour déjà fin. A l'âge de quatre ans, je lui avais demandé d'aller remplir le pichet d'eau. Il était revenu avec un sourire espiègle... Il avait mis une poignée de sel dans l'eau pour nous faire une farce !

Amélie, l'intellectuelle. J'ai découvert la semaine dernière qu'à moins de huit ans, elle avait enseigné la lecture à sa petite sœur de quatre ans ! Elle lit déjà des romans à un âge où la plupart des enfants sont à peine capables de lire des bandes dessinées.

Yohann le Terrible. Tendre avec ses parents, bagarreur pugnace et intrépide partout ailleurs. Du haut de ses six ans bien tassés, il n'hésite pas à provoquer les «grands» de CM2. Intelligent et aussi vif avec son corps qu'avec sa tête, il échappe facilement à leurs représailles.

Océane vient d'avoir quatre ans. Elle est câline et impressionnante de vivacité, elle aussi. Comme je le disais, elle sait déjà lire. Ni Lætitia ni moi-même n'avons rien fait pour ça. Ça s'est passé entre elle et sa grande sœur. Petit miracle de la «méthode Nounours» et de la manière dont j'ai enseigné la lecture, sans en avoir l'air, à sa grande sœur.

Pour écrire ces quelques lignes, il m'a fallu plus de deux heures. Trop de larmes dans les yeux pour voir le papier. Lætitia, Hugo, Amélie, Yohann, Océane, je vous aime et je ne sais plus quoi dire. J'espère que nous nous retrouverons dans un monde meilleur. Parler de vous ne fait que raviver la douleur et m'affaiblir. D'où vous êtes, aidez moi ! Donnez moi la force de vivre !

Quand tout sera cicatrisé, peut-être trouverai-je la force de raconter ce que fut notre vie de famille, ce formidable bonheur qui a sombré dans l'horreur totale en quelques minutes. D'ici-là, je ne vais parler dans ce cahier que du présent et de l'avenir. Et du passé le plus récent, celui qui éclaire notre horrible présent.

 (...)

 Le passé n'est plus. Revenons sereinement, si possible, à l'histoire de ces trois derniers jours.

L'un de mes hobbies : observer le soleil, sur internet, grâce aux images du satellite SOHO. Lundi matin, j'y ai vu un spectacle que j'ai alors trouvé magnifique. La plus belle des éruptions solaires jamais filmées par SOHO. Sur l'image «Lasco C3», dont le champ représente plus de dix millions de kilomètres, cette explosion a projeté une masse de matière énorme, qui est resté lumineuse, émettrice d'ultraviolets lointains, jusqu’au-delà de la limite du champ de la caméra. C'était féerique.

Mais mon premier hobby, c'est m'occuper d'adolescents. Virus refilé par Michel, qui a monté un centre de loisirs dans les Pyrénées, dans la ferme Deyras : l'Association Ader. J'ai fait là-bas un stage de deux semaines et j'ai appris à me connaître, j'ai compris ce qui, il y a vingt ans, me faisait souffrir. J'ai découvert qu'avec mon image de trentenaire bien dans sa peau, bien dans la vie, je pouvais, par mon témoignage et un travail de mise en situation assez délicat, venir en aide à un grand nombre de jeunes qui vivent aujourd'hui, chacun à sa manière, ce que j'ai vécu hier.

 J'ai eu une enfance heureuse et une adolescence normale. Normale, ce qui n'exclut pas les souffrances, bien au contraire ! Pour moi, comme pour beaucoup, l'adolescence fut le temps des remises en causes, totales et violentes, le temps des doutes et de la fragilité. Questions existentielles ou dérisoires me taraudaient : mes parents m'aiment-ils ? Mon père, qui avait travaillé pour la Défense Nationale chez Crouzet, ne serait-il pas une taupe communiste ? Ne serais-je pas «pédé» ? Cette dernière question me pesait. Dans les vestiaires, après le rugby, je voyais mes copains, nus, et n'osait pas les regarder. Je les trouvais attirants. Je ne voyais jamais de fille nue, je ne savais pas encore que j'éprouverai plus tard plus de joie à voir une femme nue, la mienne, que n'importe lequel de ces beaux mecs. Plus ou moins consciemment, je me croyais homo, mais n'osais en parler à personne : c'était tabou. Tellement tabou que je n'en ai pas même parlé à «Tatane», garçon stylé et très sympa, qui se disait ouvertement homosexuel et m'a dragué discrètement mais de manière très explicite.

On nous a souvent présenté l’homosexualité comme un choix, une «orientation» sexuelle. Je suis aujourd'hui convaincu de l'impertinence de cette idée.

A l'adolescence, on n'est pas libre. Le tabou qui m'a fait souffrir à seize ans m'a protégé contre ce prétendu «choix» qui m'aurait fait encore plus souffrir à l'âge adulte. J'ai eu une vie sexuelle et affective épanouie grâce à une femme. Mais si je m'étais orienté, à seize ans, vers l'homosexualité, j'en serai revenu, c'est certain. Et j'aurai eu honte de l'avoir fait. J'en souffrirais encore. Ce n'est pas une conviction : c'est une certitude. Car j'ai rencontré depuis, au cours des stages de Deyras, un garçon d'une vingtaine d'années qui, ayant connu la même situation, avait eu des relations sexuelles avec un ami. Il le regrettait, et en souffrait profondément.

Lors d'un stage chez Michel, j'ai découvert énormément de choses comme celle-là, et c'est pour ça que je crois vraiment que j'ai appris à me connaître. Plus tard, j'ai assisté Michel dans l'organisation de quelques stages. J'ai vu comment je pouvais moi aussi susciter les échanges entre jeunes, comment les plonger dans une ambiance qui aide à la naissance de la confiance, de l'amitié profonde. J'ai vu un grand costaud aux allures d’australopithèque pleurer comme une madeleine, mais pleurer de joie, d'avoir pu se confier à de vrais amis ; j'ai entendu une jeune fille nous parler de son avortement et de la relation qu'elle garde avec son bébé du Ciel... J'ai vu comment faire naître l'amitié entre des gens qui n'y croient plus, et comment ils se font mutuellement grandir dans la profondeur de leurs rencontres.

 Michel fait un travail remarquable. Mais «la moisson est abondante» et les ouvriers peu nombreux. Alors, à mon tour, j'organise des sorties pour les ados de la région, afin de leur donner l'occasion de se découvrir et de créer des liens puissants avec d'autres jeunes. Pour créer ces liens, rien de mieux que l'effort partagé dans un milieu à la fois hostile et beau : la montagne, et la spéléologie en particulier. Nous avons, à moins de vingt kilomètres de la maison, près de la ferme Deyras, une grotte, nommée les Gabarès, d'un niveau technique facile. En dehors du casque, de la lampe et de la combinaison, aucun équipement n'est indispensable dès lors qu'on est au moins trois. Mais pour le néophyte, c'est une vraie grotte : le noir total, que nous leur faisons découvrir en éteignant nos lampes frontales, quelques parois verticales sous nos pieds, des stalactites et des stalagmites, des petits lacs souterrains, des boyaux étroits, des passages techniquement difficiles que nous surmontons, sans utiliser notre matériel, par la solidarité de groupe...

Pour la première fois de l'année, en ce début février, je devais accompagner un groupe de huit garçons de quinze à dix-sept ans, sans autre encadrant. Huit garçons, pas de fille. Ils y tenaient fortement. Ils ont entendu parler de mes sorties de jeunes, ils veulent voir de quoi il s'agit. Le côté sportivo-philosophique - à moins que ce ne soit philosophico-sportif - leur plaît, et ils veulent pouvoir se confier les uns aux autres, entre copains, sans la gêne que, à leurs yeux, créerait la présence de filles. Et ils voulaient, en plus, passer la nuit dans la grotte. J'ai accepté avec la promesse que, plus tard, on recommence l'expérience, mais en présence de leurs copines. 

J'organise ces sorties en toute illégalité : je n'ai aucun diplôme, ils sont mineurs. Il me faudrait le BAFA pour encadrer des mineurs, un Diplôme dÉtat pour les emmener en spéléo. Je n'ai vraiment pas droit à l'erreur. C'est pour ça que, mardi dernier, je suis venu aux Gabarès, pour y passer trois jours et deux nuits. Je voulais connaître, outre les itinéraires habituels, tous les pièges liés aux nombreux passages non explorés que l'on croise en chemin. D'autant que ces garçons m'ont semblé un peu remuant, et que la qualité de la préparation en est d'autant plus importante pour la sécurité. Je voulais connaître les éventuels problèmes liés à un long séjour sous terre, pour y être préparé en cas d'accident. Je voulais être, aux Gabarès, aussi à l'aise que dans ma maison.

Il y a trois entrées. Une située plus haut, par laquelle je préfère sortir. En bas, la «petite» entrée est à peine plus grosse que ma tête. Les néophytes sont toujours émerveillés d'être passés dans trou aussi étroit. Cette fois-ci, j'ai choisi la «grande» entrée - quarante centimètres de haut sur moins d'un mètre de large - plus simple, avec mon sac à dos rempli de matériel. Après cette entrée se trouve la «salle des blocs». Je l'ai nommée ainsi car elle est encombrée de cinq ou six blocs d'une centaine de mètres cubes chacun, en forme de grandes plaques d'environ deux mètres d'épaisseur, tombées d'un plafond déjà bien bas. Le résultat : dans une grande salle d'un mètre cinquante de hauteur moyenne, on doit tantôt ramper sous ces rochers, tantôt marcher dessus, souvent à quatre pattes ou en rampant. Sous l'un des blocs, j'avais repéré une fente large descendant en forte pente. Je m'y engage, et une dizaine de mètres plus bas, je tombe sur une petite cavité en forme de tente canadienne, traversée par un ruisseau souterrain. Celui-ci sort d'une mince fissure dans le rocher et disparaît dans une faille équivalente, de l'autre côté de la salle. L'endroit est sympa, nous y viendrons. Rien de dangereux pour mes ados, mais un problème technique : pour remonter, il faut se mettre en opposition, deux pieds sur une paroi, le dos sur la paroi opposée. C'est facile quand on est calme, mais pour un mec angoissé, ça peut devenir impossible. Donc, penser à placer une corde avant de descendre.

A propos d'angoisse : la montagne grogne. Sans doute un tremblement de terre. Ici, ils sont nombreux, rarement violents, mais les sons sourds qu'ils engendrent m'ont toujours angoissé, que ce soit à la maison ou au travail. Je ne sens rien de clair, mais j'entends ce son sourd, tellement grave qu'il est presque inaudible.... Je le sens, dans ma cage thoracique, dans l'arrière de mon crâne, derrière mes épaules plus que je ne l'entends. L'impression, pas nouvelle, est très désagréable. Je sens monter en moi une énorme bouffée de chaleur, que j'attribue à la réaction de mon corps, face à cet événement inhabituel vécu plus de trente mètres sous la surface.

 Je remonte donc en salle des blocs puis me dirige vers la salle du «grand lac», où se trouve une petite mare d'environ cent mètres carrés, à peine profonde d'un mètre en son centre. La sensation de chaleur vécue précédemment est encore là. Je me dessape et, nu comme une vérité infantile, à la lumière de la lampe frontale posée sur mes habits, je me trempe avec délectation dans cette eau habituellement glaciale, mais qui, aujourd'hui, me semble agréablement fraîche. 

 L'exploration continue. Je visite ainsi une dizaine de petites salles sans grand intérêt. Une seule présente un danger majeur, une fente verticale large, profonde, et aux bords glissants. Il faudra que je veille à ce que mes ados, lors de la visite, ne s'y aventurent pas. J'y descends, accroché à ma corde, sur plus de vingt mètres. Je n'aurai pas assez d'équipement, nous n'irons pas ici. Je remonte de manière peu académique, quasiment à l'horizontale, les pieds contre la paroi, et grimpant à la force des bras. Si mes formateurs me voyaient, ils m'incendieraient. Et ils auraient raison. J'arrive en haut avec les biceps à la limite de la tétanie.

 Je m'installe pour mon premier bivouac, à la «salle de la vierge», ainsi nommée à cause d'une cavité en hauteur qui fait vaguement penser à celle de la Grotte Massabielle. Cette grotte aujourd’hui mondialement connue se trouve à Lourdes. C'est là que la jeune Bernadette Soubirous disait avoir vu La Sainte Vierge.

Dans la «salle de la vierge» des Gabarès, l'acoustique est agréable. Souvent, quand nous y passons avec nos amis, nous nous y installons pour chanter dans le noir total. L'avantage de cette cavité : le ruissellement de l'eau n'y arrive guère, le sol y est presque sec. L'endroit idéal pour passer la nuit. Il n'est que six heures du soir mais je commence à casser la croûte. A nouveau, la montagne frémit dans un son de gros rouleau compresseur. Même sensation angoissante, même bouffée de chaleur, quoique moins intense. Situation stressante mais que mon intellect surmonte : les petits tremblements de terre si fréquents en Bigorre n'ont à peu près jamais de conséquence dans nos grottes. Je n'en avais jamais senti depuis l'intérieur de la montagne. Donc Mon «néo-cortex» refuse le message d'alerte probablement importun que m'envoie mon cerveau «limbique». 

J'ai l'habitude de lutter ainsi efficacement contre ma peur. De tempérament plutôt craintif, presque trouillard, j'ai appris, grâce à mon Père d'abord, puis grâce à Michel, à surmonter cette peur chronique en analysant le danger, en refusant à priori de reculer face à ce danger, et en cherchant comment avancer en le contournant ou en le dominant. «Le vrai courage, c'est de savoir dominer sa peur disait Panoramix, dans Astérix et les Normands». C'est un peu mon hygiène mentale.

 La nuit fut difficile : dormir au fond d'un gouffre, ce n'est pas habituel. L'angoisse des profondeurs, les deux bruits de tremblements de terre, l'inconfort se liguent contre le sommeil qui finit par s'imposer avec des cauchemars trop habituels. Je me souviens encore du dernier, au thème récurrent : je suis dans Valence, je veux rentrer chez mes parents, dans la montagne à l'ouest de la ville, mais je ne sais plus sortir de cette ville qui, pour l'occasion, est une ville de montagne avec des partie hautes et des parties basses, des sens interdits nouveaux...

 Le deuxième jour ressemble au premier : exploration de salles nouvelles, établissement de croquis en perspective pour les fixer dans ma mémoire, journée ponctuée de plusieurs tremblements de terre, chaque fois associés à cette étrange sensation de chaleur. Le dernier casse croûte, avant un bivouac volontairement installé dans l'inconfort d'un sol boueux, suivi d'une nuit agitée mais pourtant réparatrice.

 «Il ressuscita le troisième jour». Cette phrase de notre credo de Chrétiens s'impose à moi dès mon réveil. Nous sommes jeudi, troisième jour de ma présence dans les «Gabarès». Ce midi, après mes dernières explorations, je vais ressortir de la grotte, comme un bébé sort du ventre de sa mère. Une nouvelle naissance après une expérience de vie nocturne. L'idée me prend : et si je sortais nu, tel le bébé ? Après tout, l'entrée de la grotte, en pleine forêt, n'est pas un lieu fréquenté, si ce n'est des spéléologues. Et en semaine, les spéléos sont au boulot, les vacances de février ne commencent que la semaine prochaine... Dans la grotte, il fait plutôt doux, plus chaud qu'à l'extérieur. Je sais déjà que le froid me saisira à l'extérieur, comme il m'a probablement saisi le jour de ma naissance.

 Vers midi, je prends le «boyau» étroit qui mène à la sortie. Dernier coude. La galerie tourne à droite à quelques mètres devant moi, ensuite la lumière sera visible au loin. A ma gauche, il y a la «dentelle». Il s'agit d'un entrelacs de stalactites et de stalagmites, généralement en forme de rubans fins dont l'inclinaison très variable témoigne de l'amplitude des mouvements tectoniques passés. Je descends dans la dentelle pour découvrir une salle étrange, aux parois creusées comme par des outils. Il s'agit probablement de traces d'une rivière souterraine aujourd'hui disparue. C'est beau, comment ai-je pu passer à côté d'une telle beauté pendant dix ans, chaque mois, sans m'en rendre compte ? J'explore cette salle avec un maximum de précision car je suis bien décidé à y emmener mes jeunes. Nous prendrons une lampe à carbure. Dans cette salle, en mettant la flamme éclatante dans la dentelle, ça va être féerique ! Avant de sortir, j'explore à nouveau les moindres recoins. Je veux être certain de l'absence de tout risque pour eux.

 Je remonte au boyau, et me déshabille totalement pour cette «résurrection». Je pousse devant moi mon sac bien rempli, je ne garde aux pieds que mes bottes, indispensables pour accrocher à la glaise du sol. Je monte dans le boyau en pente douce et m'approche de la sortie.

 Mais passé le coude, ça va mal. Malgré la lueur du jour qui commence à éclairer le boyau, l'angoisse monte, fulgurante, intense, irrésistible. J'ai envie de vomir, de pleurer, je ne sais pas encore pourquoi. J'ai très chaud et je crois que cette sensation de chaleur est due à cette angoisse intense. Angoisse incompréhensible.

 Une fois dehors, je suis atterré. Je me retrouve au milieu d'une montagne calcinée. Il fait très chaud, plus de quarante degrés probablement. Plus une seule trace de verdure. L'incendie qui a brûlé ici n'a rien laissé de vert. Ni mousse, ni herbe. Aussi loin que porte mon regard, entre les troncs calcinés, il n'y a que du noir. Rien ne fume, mais cette chaleur est incroyable, alors que l'hiver n'est pas terminé.

 Je me rhabille sans y penser et dévale la pente jusqu'à la route. L'incendie est passé ici aussi. Ma belle voiture rouge est maintenant marron, tout est carbonisé. Je n'essaye même pas de récupérer mon portable, il est inévitablement fondu. Bêtement, j'ai alors pensé «heureusement que je suis bien assuré». Si j'avais su...

 Il va falloir rentrer à pieds. Trois kilomètres de petites routes très peu fréquentées, un ou deux kilomètres sur la piste qui va de Saint-Pé à Peyrouse, rive gauche, où il passe au maximum trois voitures par jour, les jours de foire, et enfin Saint-Pé, où je pourrai faire du stop.

 Je chemine sur ce qui reste de la route, dans cette forêt calcinée. Il me tarde d'arriver aux premières prairies, celles d'une amie surnommée «la Blanche». Ce surnom vient de sa magnifique chevelure blanche, digne d'une vieille dame, malgré ses cinquante ans. Une cuisinière hors pair, spécialiste de la Poule au pot et de toutes les variations tournant autour du canard gras. Son petit élevage d'une vingtaine de volailles était décimé, comme tout les ans, après qu'elle eut fini gavage et sacrifice des bêtes sacrées. 

Bientôt arrivé, donc. Malgré la fatigue, je me mets à courir, pour fuir ce paysage infernal. Mais une fois arrivé au-dessus de chez «la Blanche», l'enfer explose. Et ce n'est rien de le dire. Le Diable s'est éclaté, aujourd'hui !

 Un incendie, dans une forêt, ça se comprend. Celui-là m'avait semblé particulièrement violent, lui qui n'avait laissé nulle part la moindre trace de verdure. 

Mais la ferme de la Blanche est à la limite de la forêt. Entre la vieille bâtisse et le gave, je vois des prairies que j'ai connues toujours fraîches, même en plein été, du fait de l'ombre des montagnes et de la proximité du gave de Pau. Et toujours vertes, même en hiver. Aujourd'hui ces prairies, comme la ferme, comme le paysage de l'autre côté du gave, comme tous les paysages visibles, sont carbonisées. D'ici, sorti de la forêt, mais encore au-dessus du fond de vallée, je vois loin. Il est évident que tout a été brûlé par une source extérieure, capable de brûler l'herbe verte et de faire fondre la neige sur les montagnes. Et la zone concernée est gigantesque. Je suppose aujourd'hui, en écrivant ces lignes, que le magnifique spectacle observé sur SOHO n'était que l'annonce de la plus grande catastrophe que la Terre ait connue. Le Soleil nous a grillés comme le feu des «Chauffeurs» de la Drôme cuisait les pieds des riches paysans qu'ils torturaient.

 C'est horrible. Je pense à mes enfants, à Lætitia. Fini. Là-bas, en direction de Pau, tout est brûlé. Là, dans ma montagne, les larmes ne viennent pas, non. C'est une tonne de béton qui s'appuie sur mes épaules. Je suis anéanti. Ecrire ce que j'ai ressenti à cet instant est impossible, trop douloureux. 

 (...)

J'entre dans la ferme. Malgré le hourdis, tout est carbonisé à l'intérieur. Je n'attarde pas mon regard sur ces formes presqu'humaines que je préfère oublier. La Blanche ? sa fille ? un visiteur ? un gros sac oublié ici ?

 Je vole quelques pots de foie gras encore baignant dans le stérilisateur. J'en bourre mon sac. Non que j'aie des instincts de pilleur de tombes, mais je pressens que mon souci de demain va être : de quoi vais-je vivre, dans ce monde où il n'y a plus rien, ni végétation, ni animal ? Car si je n'ai aucune idée de l'étendue des dégâts, je suis déjà convaincu qu'il y aura au moins quelques centaines de kilomètres à parcourir avant de retrouver la vie. Et je crains même que la Terre entière ne soit calcinée.

Que faire ? Rentrer à la maison, y découvrir, inévitablement, ma famille grillée ? Vision horrible que je chasse de mon esprit. «L'imagination est un poison» ai-je lu quelque-part. Je chasse les images atroces qui s'imposent à moi. Dois-je rentrer à Lagos ? Aurai-je la force de rentrer à Lagos ? Choix difficile, mais un certain sens du devoir l'emporte. Je leur dois ça. J'essaye de faire le vide dans ma tête et de penser matériel. Uniquement matériel. Je cherche des gourdes que je remplis à la source de la Blanche, je reprends péniblement mon sac sur le dos. Qu'il est lourd ! Plus de quinze kilos, j'en suis sûr ! Le foie gras en bocaux de verre pèse une tonne. Mais je ne peux rien laisser. Je veux continuer, vivre, me battre, transmettre la vie. Si je ne me trompe pas, si mes «tremblements de terre» étaient des projections solaires, les survivants seront rares. Je porte sur mes petites épaules une partie des chances de survie de l'espèce humaine.

 Deux heures. C'est le temps qu'il faut pour aller de Saint-Pé à Igon, à pieds. Il m'en faudra beaucoup plus. Car je détaille le paysage cherchant en vain un signe de vie, un espoir auquel me raccrocher. Les montagnes, encore enneigées mardi matin, sont noires, elles aussi. Les cadavres jonchent les rues, les voitures calcinées sont le plus souvent sorties de la route et contiennent leur lot de vies perdues. Le gave est très haut, probablement à cause de cette fonte des neiges anormale.

La neige a fondu, les herbes ont brûlé. Y a-t-il des survivants ? la Terre a-t-elle été brûlée en une seule fois, ce qui signifierait que toute une face a survécu, ou en plusieurs fois ? Combien d'humains spéléologues, plongeurs, mineurs de fond, ont survécu à la catastrophe ?

 J'arrive à la maison peu avant la tombée de la nuit. La voiture familiale n'est pas là. Lætitia est sans doute partie faire quelques courses, avec les enfants. Leurs corps reposent ailleurs. Cela me rassure un peu. Je suis venu, j'ai fait mon devoir, mais je ne trouve pas dans la maison les traces qui m'auraient achevé. Je n'aurai pas à m'assurer de leur sépulture.

 Des amis, des voisins, gisent au sol, cuits. J'évite de les regarder. Vision horrible qui me poursuivra sans doute longtemps. J'ai reconnu Philippe, qui était devenu mon meilleur ami dans le village. Son corps recroquevillé semblait vouloir protéger quelque-chose. Je ne m'en suis pas approché, je l'ai évité en tremblant. Chaque silhouette grillée m'est plus ou moins connue. C'est horrible. Je vais devoir vivre dans cet environnement atroce. Mais je n'en parlerai plus dans ce journal. Je ne veux parler que de la vie dont j'espère qu'elle va reprendre. Je ne me sens pas la force d'enterrer les cinq-cents habitants de Lagos. Plus tard peut-être.

 L'Eglise m'appelle. Dans ce néant complet, dans ce monde sans vie, j'ai besoin d'y croire. Dans la nef, comme partout, tout est calciné. Mais dans le chœur, sous la voûte de pierre, la suie a laissé quelques dorures. La Croix est toujours là, le Christ noirci par la suie a bizarrement gardé un visage presque propre. Debout au pied de la Croix, je lui parle à voix basse, je lui demande conseil. Un neuro-psychiatre aurait sûrement une explication à ce que je vis à l'instant présent. Je me sens enveloppé, aimé, envoyé... Comme s'il me répondait : «Va, j'ai besoin de toi».

 C'était il y a quelques heures, le temps de trouver, dans la cave, un bloc note non calciné, un crayon en état de marche, moins usé que celui que j'utilisais dans la grotte. Le vin m'a toujours paru une bonne chose. Ma cave a sauvé, outre une «substance psychotrope à caractère euphorisant» bien nécessaire dans ma situation, le crayon et le bloc-note presque neuf de mon «journal de cave». Je prends le temps de rédiger ces premières pages, juste en dessous de ma dernière entrée de vin : un Pomerol 2016 -année exceptionnelle- à boire à partir de 2021.

Dans la maison, l'étage est noir et couvert de suies. Les murs du rez-de-chaussée sont noircis, mais gardent une trace de leur couleur d'origine.

J'ai de l'eau au robinet. Miracle du gravitaire ! En revanche, plus d'électricité, les tuyauteries de gaz ont fondu et la bouteille s'est vidée, les flammes ont léché le mur extérieur . Ce mur a totalement changé de couleur à l'aplomb de mon petit abri gaz extérieur. Dans l'atelier, quelques outils aux manches calcinés. Je m'organise. J'installe un petit coin pour la nuit dans la chambre la moins abîmée, un coin de vie côté sud, pour profiter du chauffage solaire.

 2 SURVIVRE

 

9 février

 

Vivre, à quoi bon ? Je suis seul, tous mes amis, mes enfants, mon épouse, reposent, grillés, quelque part par là. Même dans les caves, les dégâts sont énormes. Ici, pas de puits de mine, pas de bassin de plongée. Seul un improbable spéléo a pu survivre, comme moi, au désastre. Je n'y crois guère, intellectuellement parlant. Mais au fond de moi, je souhaite que la vie se perpétue. Pour cela, je DOIS trouver d'autres survivants, s'il y en a. Et il faut qu'il y en ait.

Je prends mon échelle, je monte sur mon toit, et, de la main, j'écris, en chassant la cendre posée sur les ardoises : «VIVANT». Par dix fois, je glisse et ne me raccroche que par miracle aux crochets qui retiennent les ardoises. Je sens que les solives, sous les ardoises, craquent. Heureusement que je suis léger, il ne doit plus rester beaucoup de fibres dans cette charpente calcinée.

Quand j'ai fini, je suis exténué. Sur l'autre pan du toit, je me contente de dessiner une belle croix, symbole de la souffrance du Rédempteur. 

Bizarrement, je garde la foi, et si je prie pour tous ceux qui ont disparu hier, je n'éprouve aucune colère contre Dieu. Le monde est ce qu'il est. Dieu n'est pas plus responsable des éruptions solaires que des inondations. Saurais-je décrire ce Dieu de ma Foi ? Je l'imagine totalement donné, réduit à l'impuissance par son amour. Un Père. Mon Père terrestre a su me mettre sur les rails puis prendre du recul, pour que dès dix-sept ans je me sente capable de vivre en autonomie, et que dès vingt-et-un ans je n'aie plus besoin de lui. J'aurais aimé être, à mon tour, un éducateur qui lance ses enfants sur leurs chemins et sache leur laisser toute liberté, après leur avoir donné tout son possible. C'est fini, irrémédiablement fini. 

J'imagine que mon Père du ciel aussi nous a tout laissé, qu'il s'est totalement confié à nous, qu'il s'est totalement donné en nous. Sa puissance, il nous en a fait cadeau. Nous en avons souvent fait bon usage, même si des esprits chagrins préfèrent parler de pollution et de bombes atomiques que d'éducation, d'Amour, d’hôpitaux, de moyens de communication, de moyens de manger à notre faim malgré les aléas climatiques.... Bref, tout ça, c'est fini, mais je n'en veux pas à ce Dieu Amour dont j'attends seulement qu'il me donne la force de continuer.

Amen.

 

15 février

 J'ai pris des libertés avec la discipline que je voulais m'imposer. Bien évidemment, mon moral reste au plus bas. Le plus souvent, je me couche dès la tombée de la nuit. 

Chaque jour, j'observe minutieusement le sol. Pour l'instant, pas la moindre trace de démarrage de végétation. Nous sommes en février, mais il fait tellement doux que tout me paraît possible. Espoir vain, car tout semble cuit, y compris les graines les plus profondes.

 J'essaye de me fabriquer des manches d'outils en grattant de gros rondins calcinés, qui ont gardé en leur cœur un peu de fibres résistantes. Pour cela, je ne suis armé que d'une lame de couteau sans manche et de patience. Quand j'aurai une pioche et une pelle utilisables, je commencerai à enterrer mes voisins les plus proches, histoire d'avoir une vue un peu moins déprimante.

 Autre activité quotidienne qui structure ma vie bizarre : je m’astreins à visiter chaque jour une maison voisine. A chaque fois, les mêmes traces macabres, des amis carbonisés que je reconnais à peine, surtout parce que j'évite de les regarder. Mais aussi quelques boîtes de conserve qui me permettront de survivre quelques temps encore. Ici, nous sommes dans le Béarn et c'est une chance. Je trouve surtout des boîtes de confits «faits maison». Chez «Juju» j'ai même trouvé un gâteau cuit à point. Ici, la catastrophe a mis fin à la cuisson juste au bon moment, et le gâteau n'a pas trop séché, il est délicieux. Merci Juliette, ma très vieille amie, qui fais aujourd'hui corps avec ton jardin calciné. Je ne sais pas à quel neveu était destiné ce gâteau, mais sache que ton travail ne sera pas perdu. Réjouis toi : c'est un ami sincère qui va en déguster le fruit.

En fait, mes réserves sont chaque jour plus abondantes : j'en ramène plus que je n'en consomme. Ce n'est pas toujours bon, c'est souvent trop cuit dès l'ouverture de la boîte, mais c'est mangeable. Les vitamines vont probablement me manquer rapidement. On verra bien.

 16 février

 Je suis allé jusqu'au supermarché de Coarraze. Je me disais que, s'il y avait des survivants, ils iraient probablement chercher du ravitaillement là-bas. Mais rien. Pas une trace. Dans un caddie, je charge un maximum de boissons, parmi les rares bouteilles qui ont survécu, dans les réserves, au cœur des «palettes». Je ne sais pas comment fonctionne mon alimentation en eau, je ne suis pas certain de l'avoir au robinet pendant longtemps. Et surtout, j'ai trouvé une dizaine de bouteilles de jus d'orange «100 % pur fruit». Quelques vitamines qui me feront du bien. Quelques bouteilles de bon Whisky ont échappé au désastre : elles n'échappent pas à ma faiblesse pour les bonnes choses. Je ramène aussi différents objets qui me permettront de fabriquer des manches pour les outils (tout le bois en est calciné) et toutes sortes de bricolages. Le caddie aux roues fondues roule mal, et j'arrive à la maison exténué.

 

Je repense aux grottes de Bétharram. Là-bas, il y avait peut-être des touristes ; là-bas, il y a des machines sous terre, à l'abri du flux destructeur. Je me promets d'y aller dès demain.

 

J'observe souvent le Soleil. Sa colère est elle terminée ? Va-t-il donner une dernière bouffée pour éliminer ce qui reste de la vie terrestre ? Pour l'instant, il semble revenu à la normale. Ou presque. Je vois parfois des éclairs lumineux traverser le ciel. Ils semblent venir du Soleil. J'en ai vu presque chaque jour, au début, maintenant, ils se font rares. Ce soir, au moment où j'écris ces lignes, nous avons une superbe aurore boréale. Phénomène rarissime sous nos latitudes, car visible uniquement s'il a lieu dans les minutes qui suivent le coucher du Soleil.

 17 février

 Je suis allé jusqu'à Bétharram, mais il n'y a aucune trace de vie autour de la ville, aucune trace de passage. Je me rends compte que je ne savais même pas comment aller aux grottes. Quand enfin je trouve le panneau, à peine lisible, il est bien tard, je suis trop fatigué. Je renonce pour aujourd'hui. Retour à la maison.

 9 avril

Pourquoi rester ? depuis maintenant deux mois, je n'avais plus rien à noter, plus le courage de bouger. J'attendais sans y croire un éventuel retour de Lætitia ou d'un autre Lagosien. 

Je mange et ma seule activité se limite à enterrer les morts et à chercher de la nourriture. Je n'ai pas vu trace de vie, animale ni humaine en dehors d'un bourdon qui cherchait désespérément des fleurs. Il a longuement marché sur mon compost calciné avant de repartir vivre sa vie. Le printemps arrive, mais, pour l'instant, aucun brin d'herbe ne pointe son nez. Le ciel est désespérément vide : ni avion, ni oiseau. Parfois, je vois passer la Station orbitale, l'ISS. Eux aussi doivent être carbonisés dans leur boîte à sardine spatiale.

J'ai survécu, donc je ne suis probablement pas le seul. S'il y a d'autres survivants, il faut qu'on se retrouve. Rester à Lagos ne sert plus à rien. Alors je vais tracer une route. Suivre un itinéraire, en écrivant, dans chaque maison où je m'arrêterai, quelques mots pour dire quel jour je suis passé, d'où je viens et où je vais. Pour augmenter mes chances de rencontre.

Programme : Suivre les Pyrénées jusqu'à la Méditerranée. Survivre au bord de la mer me semble plus simple : certains animaux marins partagent leur vie entre la surface et les grandes profondeurs. Eux auront échappé à la catastrophe, la pêche devrait être nourricière. Il doit y avoir des vitamines dans les algues. Entre-temps, j'ai appris à allumer un feu avec du bois mort. Paradoxalement, il ne manque pas. Le bois vivant a été brûlé de l'extérieur, mais ce bois s'avère plutôt sain en profondeur.

Mon itinéraire sera simple : suivre la Méditerranée jusqu'aux abords de Marseille. De là, remonter le Rhône jusqu'à l'Ardèche. Là-bas, j'aviserai en fonction de ce que j'aurai trouvé. Pourquoi l'Ardèche ? Rien de raisonnable. C'est là que vivaient mes parents c'est là que sont nés mes grands-parents. C'est là que j'ai vécu mon enfance et mon adolescence. Ce n'est pas un but : cela doit être le nouveau point de départ pour la famille Rhodien, dont je suis probablement le seul survivant.

 A vue de nez, huit-cents kilomètres, une quarantaine de jours de marche. Symboliquement, ce chiffre me plaît. Quarante jours au désert, quarante ans dans le Sinaï... quarante jours pour me retrouver sur la terre de mes ancêtres.

Un sac à dos, quelques vêtements pour l'hiver, quelques outils, un sac de couchage. Je veux prendre le minimum, mais mon sac devient vite très lourd. Il doit bien faire dans les trente kilos, auxquels s'ajouteront demain des réserves de nourriture. J'ai beau reprendre mon inventaire, je ne vois pas grand chose à enlever. A la fin, il me reste encore probablement une vingtaine de kilo. Tant pis, j'essaierai de me faire les muscles. Sur le plat, ça ira, j'éviterai les reliefs.

 10 avril

La route entre Lagos et Bétharram reste angoissante. Mais la vie semble reprendre très lentement. Si dans les champs, il n'y a toujours pas une trace de verdure, quelques rares arbres recommencent à faire de fragiles bourgeons que je n'ose toucher. Le long du Gave de Pau, des petites tâches vertes très près du bord de l'eau indiquent que des graines ont survécu et transmis leur vie. Enfin des choses positives ! 

En début d'après-midi, je sors de Bétharram. Depuis la route en pente, j'embrasse du regard toute la zone de l'Eglise, du Lycée, du pont. Et là, une surprise qui me tétanise quelques secondes : deux silhouettes humaines marchent sur le pont, en suivant la même direction que moi, vers Saint-Pé de Bigorre. Je suis dans leur dos, ils ne peuvent pas me voir. Nous sommes encore loin, le roulement du Gave est fort, ils ne pourront pas m'entendre même si je crie à m'en péter les cordes vocales. Je n'ai qu'une seule envie, les rencontrer, mais j'ai la trouille. Dans les films et dans les bandes dessinées qui parlaient d'une après-catastrophe, les auteurs présentaient toujours un monde d'humains devenus sauvages et agressifs. J'ai toujours trouvé ça stupide, aujourd'hui plus encore, mais instinctivement, j'ai peur de ces deux inconnus. J'ai peur mais comme je l'ai dit, rarement la peur ne me fait reculer. Alors je cours, malgré ma trouille, malgré mon sac qui me tasse les vertèbres. Je cours comme un dératé, je cours à leur poursuite. Je ne sais pas, entre la peur, l'émotion, la fatigue, ce qui me fait battre le cœur, mais celui-ci cogne violemment, tellement violemment que je l'entends autant que je le sens, dans ma poitrine, dans mon cou, dans mes bras, et ses pulsations font naître des douleurs atroces. Mais je cours encore, j'essaye vainement d'accélérer. Je me sens lent comme une limace. Non, comme une tortue alourdie par sa carapace. Je voudrais déjà être là-bas. 

 Je les rejoins peu après le pont. Le bruit du gave est infernal. Je les appelle, mais ils ne m'entendent pas et ne se retournent pas. Ils ont pris le petit escalier qui mène à la route de la rive gauche. C'est une petite route très étroite où, avec ma «4L», j'étais souvent obligé de m'arrêter quand je croisais d'autres voitures. Une route bucolique, avant tout ça. Enfin j'arrive à leur niveau, les dépasse et me tourne vers eux. 

 Deux mecs, très jeunes. J'essaye de reprendre mon souffle, et d'un air faussement détaché je plaisante d'emblée. «Pardon messieurs, vous n'auriez pas des allumettes, pour faire une grillade ?»

 Celui qui semble le plus jeune me réponds : «des grillades, vous en avez plein dans les maisons alentours ; nous on en a marre, on préférerait manger de la viande fraîche.» Il a un visage lisse et angélique, mais quand il a parlé de chair fraîche, il a ouvert grand les yeux en me détaillant de la tête aux pieds, sans rien oublier, et j'éclate de rire, suivi par mon cannibale, tout heureux que j'aie apprécié sa plaisanterie. Son humour me plaît.

 

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